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RIPOSTE SEFARADE

Drancy, station de l'horreur

Une localité du nord du département de la Seine a résumé entre 1940 et 1945 le « cauchemar sinistre et glacé de Vichy » : cette ville, située à moins d'une dizaine de kilomètres de la porte de la Chapelle, c'est Drancy. Et, à Drancy, la cité de la Muette. Comment un vaste ensemble d'habitations bon marché, voulu et pensé pour le bien-être de ses habitants, a-t-il pu se transformer en principal camp de transit avant la déportation de la grande majorité des juifs de France ? Comment la cité radieuse s'est-elle muée en station de l'horreur ?

L'histoire intégrale de ces 10 ha hérissés de béton restait à écrire : dans leur ouvrage, Drancy, un camp en France, les universitaires Renée Poznanski et Denis Peschanski, associés à l'historien de l'architecture Benoît Pouvreau, s'y attellent.

RÉSERVOIR D'OTAGES

Poznanski et Peschanski remémorent, d'abord, les circonstances de la création de la Muette, édifiée à partir de 1932 dans un bastion socialiste passé dans la foulée au PCF. Son cahier des charges ? Accroître l'offre de logements dans cette commune où l'on recensait 4 200 habitants en 1911 et 12 fois plus au début des années 30. En 1936, les premiers locataires, largement ouvriers, investissent enfin leurs appartements « modèles », jouxtant un chantier de 10 ha qui sera abandonné à la veille de la guerre. Las ! Cet ensemble immobilier en jachère est une aubaine pour le vainqueur de 1940. Par la Muette, devenue le Frontstalag 111, désormais ceinturée de barbelés, transitent trois mois durant des prisonniers de guerre, suivis de « ressortissants de puissances ennemies ». La cité transformée en camp assure donc des fonctions d'internement, où les conditions d'existence respectent peu ou prou les traités internationaux.

La donne change le 20 août 1941, quand le « camp des gratte-ciel » est sommairement réaménagé en « camp des juifs », sous tutelle française. Des milliers d'israélites étrangers raflés à Paris en vertu des lois vichystes s'entassent dans les bâtiments qu'aveuglent chaque nuit d'immenses projecteurs. Affamés et privés de tout contact avec l'extérieur pendant une quarantaine de jours, les prisonniers ont le plus grand mal à écrire à leurs proches et, surtout, à se nourrir : leurs colis sont éventrés par les gendarmes français, à la recherche d'argent ou de missives clandestines.

Avec l'invasion de l'URSS, le 22 juin 1941, et l'essor de la Résistance en zone nord, la propagande nazie dirigée contre le « judéo-bolchevisme », relayée par Vichy et la presse collaborationniste, élargit la persécution aux Français juifs. Afin d'atteindre ses objectifs de déportations, le SS Theodor Dannecker, chef du service des affaires juives à Paris, intensifie la coopération des forces de police et de gendarmerie françaises avec celles du Reich. Au même moment, l'« immense tour de Babel » qu'est Drancy sert de réservoir d'otages, fusillés en représailles aux actions de la Résistance.

Dans le camp, l'improvisation règne : les conditions de vie se dégradent, les décès se multiplient, et des pandores chargés de monter la garde s'adonnent avec leurs homologues policiers à divers trafics. A l'été 1942, quand vient le temps des grandes rafles et des triples vagues de déportations hebdomadaires, Drancy fait office de camp de triage, vers lequel convergent les personnes, françaises ou étrangères, arrêtées jusqu'en zone non occupée. Pour les 80 000 juifs, hommes, femmes et enfants, fauchés par l'arbitraire, la Muette est l'antichambre de la mort.

A l'été 1943, Aloïs Brunner, adjoint d'Adolf Eichmann, devient le « nouvel homme fort » du système génocidaire pour la France. A Drancy, cette prise en main alliant « violence et duperie », se traduit par l'instauration du régime concentrationnaire nazi, travail forcé inclus. Dans les camps annexes, où sont collectées les œuvres d'art spoliées, l'expédition en Allemagne nécessite des bras. Arrêtés par le Vichy milicien, ceux qui échouent à Drancy tentent d'organiser leur survie. Bravant l'interdit de manier la plume, ils s'efforcent de témoigner. « Nous dresserons le réquisitoire de cette inhumanité monstrueuse », écrit le dessinateur Georges Horan. Certains tentent de s'évader quand d'autres espèrent se sauver en servant les bourreaux.

ACCÉLÉRATEUR DE LUCIDITÉ

Après un ultime convoi parti le 17 août 1944 dans le sillage d'un Brunner en fuite, Drancy est libéré et se transforme en un « camp de l'épuration », où l'on retrouve, dans la foule des collaborateurs réels ou supposés, Sacha Guitry et l'écrivain Alfred Fabre-Luce. C'est l'époque où Aragon écrit que le nom de Drancy fait « frémir les Français les plus impassibles d'apparence ».

Si le livre de Peschanski et Poznanski importe, c'est bien sûr aussi parce qu'il développe une réflexion précieuse, de nature « métahistorique », sur la réfraction de l'histoire dans la mémoire juive, et plus largement française. C'est, autrement dit, parce qu'il dépasse les limites du camp pour en saisir la résonance au cœur des familles d'internés et en analyser les développements mémoriels. Le récit s'attarde sur la façon dont l'attention portée au rôle et à la signification du camp de Drancy a agi comme un accélérateur de lucidité quant au caractère criminel du régime de Vichy - un rôle facilité, notamment, par les films de Marcel Ophuls et Shoah, de Claude Lanzmann. Après la démolition des tours en 1973, les bâtiments préservés et réhabilités sont depuis parés de traces mémorielles : un wagon plombé, une statue et un musée rappellent que cette zone matérialise « mieux que n'importe quel symbole » la collaboration franco-allemande.

Drancy, un camp en France, Renée Poznanski, Denis Peschanski et Benoît Pouvreau, Ed. Fayard, 304 p., 30 €.

Thomas Rabino

Alexis Lacroix

​ Un ouvrage important des historiens Renée Poznanski et Denis Peschanski raconte la transformation d'un grand ensemble de la banlieue parisienne en camp de transit pour les juifs arrêtés et déportés par le régime de Vichy.

Published by DAVID - - SHOAH, drancy, collabos

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